Morsure

Morsure parle de la famille. Des places que chacun y occupe depuis l’enfance. Le rôle éternel que chacun occupe au sein de sa famille. Comme un trône son rôle il faut tenir. C’est un parcours du souvenir qui laisse sa marque… Une boucle. C’est la famille. Tous les personnages forment un mythe, un schéma ancestral, tendre et cruel, pour que l’histoire soit dite et tue. Il y a ce qui est dit et le reste, l’immensité du reste.  Il y a la mort d’un innocent pour que le silence revienne. C’est une fugue où les images surgissent. C’est une comptine coincée dans la tête, comme condamnée à se rejouer…

Les scènes sont d’un quotidien un brin étrange. D’autres sont de l’ordre du récit intérieur comme si le personnage était un instant hors de la famille, hors du temps. Et il y a des tableaux avec pour seuls indices des sortes de bannières, de slogans ; comme des souvenirs à trouver, à tracer.

Morsure a été écrite en 2018, c’est la première pièce écrite par Mathilde Delassus.

Elle est une comptine macabre où l’acteur joue comme s’il revenait au domicile familiale, la peur au ventre. C’est une nébuleuse. Quelque chose flotte en permanence. Il est dit au début que l’histoire est une boucle qui se mord.  Il y a quelque chose d’irrésolue et d’insaisissable, comme dans un rêve.

Ici la famille est une société sacrificielle au sens où René Girard la définit dans La violence et le sacré. Dans cette société «  il n’est pas de situation critique à laquelle on ne réponde par le sacrifice, mais il est certaines crises qui paraissent relever tout particulièrement de celui-ci. Ces crises mettent toujours en cause l’unité de la communauté, elles se traduisent toujours par les dissensions et la discorde. Plus la crise est aiguë, plus la victime doit être précieuse. »

Les trois niveaux de lecture qui sont le récit (au sens du souvenir à l’âge adulte), le rêve (l’inconscient, le refoulé, l’oublié) et le non-dit : les slogans à dessiner (qui est la violence, la crise elle-même, ce qui est tue) constitues le terreau commun de cette société-là, cette famille-là. La famille est donc racontée ici, au sens primitif de son fonctionnement. Le père par son absence, son déplacement, son glissement… symbolise une absence judiciaire (au sens de représentant du cadre, de la loi) qui permet à un système de vengeance de se former, c’est la violence qui devient loi. Le sacrifice et le rite deviennent alors des moteurs cathartiques.

La pièce se termine sur la mort du chat. Le chat qui fut poupée avant d’être chat. Le chat qui se tait depuis qu’un jour ses cris sont restés sans réponse…